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Gramsci à Ottawa

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Monsieur Stephen Harper s'approche à grands pas de réaliser son rêve de constituer un gouvernement majoritaire à Ottawa. C'est un grand projet qu'on pourrait presque qualifier de «révolutionnaire», puisqu'il s'agit de procéder à une véritable réingénierie de l'État et de la société canadienne. Comment expliquer cette évolution ?

 

La bataille des idées

Il y a déjà 80 ans, Antonio Gramsci, un philosophe de gauche, tentait d'expliquer le retour de la droite en Europe, après des décennies d'avancées de la gauche. Il pensait que la gauche n'avait pas vu venir les puissantes transformations qui allaient aboutir quelques années plus tard dans la consolidation de la droite. Selon Gramsci, la gauche avait totalement sous-estimé le rôle central de la « bataille des idées », de la culture, des confrontations au niveau des visions du monde qui se menait dans la société européenne de l'époque. La droite réussissait, beaucoup mieux que la gauche, à capter l'attention de la majorité des gens, en capitalisant sur la crise imminente qui se dressait alors. La droite allait chercher les peurs des gens pour transformer la colère en haine du changement et donc en haine de la gauche, que la droite présentait comme une sorte d'élite déclassée et indifférente. La droite également était capable de retourner cette colère contre des cibles faciles, dont les plus démunis (chômeurs, immigrants), à la fois plus vulnérables et «visibles». C'est toute cette bataille des idées que Gramsci comparait à une «guerre de tranchées» qui s'est menée avec le résultat que l'on connaît en Europe du vingtième siècle.

Malheureusement pour elle, la gauche contemporaine n'a pas beaucoup lu Gramsci. Encore aujourd'hui, la droite a l'initiative, en effet, y compris au niveau des idées. Depuis les années 1980 en effet, la droite s'est «réarmée» intellectuellement. Sous l'égide du néolibéralisme, elle mène une puissante offensive pour restructurer l'État, le désengager de ses fonctions sociales et le recentrer sur ses fonctions de contrôle et de répression. Ce qui implique des changements culturels, de valeurs et de perceptions. L'État est «mauvais», le secteur privé est «bon». La «classe moyenne» n'a pas à supporter les parasites qui « abusent » du système. Le marché « libre » est la seule chose qui peut faire fonctionner l'économie, car les humains sont foncièrement calculateurs, individualistes. C'est le principe de l'«individualisme possessif».

La «révolution»

Au Canada, cette bataille de la droite est menée depuis plusieurs années par tout un faisceau d'institutions et de personnalités. Au point où les analyses de l'Institut Fraser, relayées par l'Institut économique de Montréal, sont devenues un des principaux points de référence dans les médias. En gros, cette droite canadienne reprend la thématique conservatrice états-unienne. Il faut en finir avec le projet «centriste», fondé sur le grand compromis keynésien d'après-guerre, basé sur une redistribution des revenus et l'élargissement du marché intérieur. Or pour la droite, le keynésianisme est terminé et il faut un nouveau projet politique, « révolutionnaire » au sens où il ne s'agit pas d'une simple alternance, mais d'une véritable restructuration du pouvoir. Il faut recentrer l'économie canadienne autour de deux axes, l'axe financier (les grandes institutions financières de Toronto) et l'axe des ressources (les ressources énergétiques de l'ouest et du Grand Nord). Sur le plan géopolitique, le projet est d'aligner, totalement s'il le faut, le Canada sur les États-Unis et constituer la «forteresse Amérique du Nord». Sur le plan de la gestion politique, il faut déplacer le «centre de gravité», de l'Ontario et du Québec où il a résidé depuis longtemps, vers l'Ouest, dans une sorte de réalignement Toronto-Calgary. Certes, il s'agit d'un projet, et non d'une situation stable, qui dépend de plusieurs facteurs, mais qui apparaît présentement comme une stratégie «gagnante» pour les élites montantes.

Comment faire passer cela?

Ce n'est pas facile de faire passer cela dans le Canada «central» (Québec et Ontario). Après tout, ce sont ces populations qui ont le plus profité des développements de l'après-guerre. Mais la droite a lu Gramsci et sait qu'il faut procéder pas à pas, minutieusement et méthodiquement, en menant la bataille des idées. Premièrement, il faut déstabiliser l'adversaire, le forcer à se mettre sur son propre terrain. C'est ainsi que tout est fait pour fractionner le Parti Libéral entre diverses positions ambigües, avec un leadership qui pense qu'il faut compétitionner Harper sur sa droite (et non sur sa gauche). Également, il faut mettre au pas la bureaucratie fédérale considérée comme un adversaire à discipliner, ce qui se fait en imposant à Ottawa une chape de plomb. Quant à la protection de l'environnement, c'est une conspiration de Greenpeace. Dans une certaine mesure, cela fonctionne. Car devant la crise, beaucoup de gens ont peur. Et devant ce chaos, le projet des révolutionnaires de droite se présente comme le seul «cohérent».

Guerre de position au Québec

Au Québec, cette bataille des idées est plus difficile. Elle l'est en partie parce que l'attachement des classes populaires et moyennes au keynésianisme est lié à la révolution tranquille, un héritage précieux qui a permis au Québec de sortir de la grande noirceur, et qui s'est par la suite relancé dans le projet souverainiste. En effet, le mouvement nationaliste, PQ en tête, a capté, pour l'essentiel, le projet keynésien en proposant un capitalisme national «moderne» et inclusif, et donc établir un État indépendant, avec l'appui, pensait Jacques Parizeau à l'époque, d'une partie des élites québécoises, une sorte de bourgeoisie québécoise en gestation. Mais aujourd'hui à l'ombre de la mondialisation et de l'intégration économique avec les États-Unis, cette élite québécoise n'est plus intéressée à la souveraineté. Et c'est justement là où s'ouvre la brèche. En fin de compte, Harper mise sur la crainte d'une partie des élites québécoises, mais aussi de certaines couches moyennes «déclassées», d'un retour au pouvoir du PQ. C'est peut être dans le sens qu'il faut lire les avancées du Parti Conservateur dans les régions du Centre et de l'Est du Québec malgré une remarquable et constante pauvreté de son personnel politique. Parallèlement, on risque de voir s'accroître un certain discours haineux (contre les méchants « profiteurs » du Plateau Mont-Royal, employés de la fonction publique ou enseignants) fonctionne bien et disent les Conservateurs, «il faut les débarquer».

La victoire est à l'horizon

En affaiblissant le Bloc et le Parti Libéral au Québec, en misant sur la dislocation du PLC dans le reste du Canada (et l'éparpillement des votes entre les partis d'opposition), Harper pense pouvoir gagner. Certes, il admet qu'il ne sera probablement pas majoritaire au Québec, mais au moins il aura gagné quelques sièges de plus qui lui donneront une majorité à l'échelle du pays, lui permettant de faire sa «révolution». Pour cela, il capitalise aussi sur un système politique totalement anti démocratique, qui permet à un Parti relativement majoritaire de capter le pouvoir avec une minorité des votes exprimés et un taux de participation populaire anémique.

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