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Le Forum social des peuples ou comment réparer des pots cassés …

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Après la conquête, l’Empire britannique a mis en place dans ce qui n’était pas encore le Canada un violent système de prédation. Les paysans dans la vallée du Saint-Laurent étaient réduits à la misère, d’où l’exode continu vers les États-Unis. Les marchands anglais vivaient dans l’opulence pendant que dans les villes, la misère faisait des centaines de morts, notamment avec la maladie des « pauvres », la tuberculose. Pire encore était le sort des autochtones, refoulés dans leurs « réserves », pourchassés pour avoir commis le crime de réclamer leurs terres. Cette histoire bien sûr, plus personne n’en parle aujourd’hui. Les élites se sont assurées que dans nos écoles, on enseigne les mythes habituels comme si le Canada avait été un havre de respect et de tolérance.  On comprend l’empressement des saccageurs du Parti libéral du Québec de vouloir empêcher les jeunes d’apprendre la « vraie histoire ».

Divide and rule

Outre la violence et la prédation, l’Empire britannique avait une autre carte dans les mains. Des masses d’affamés anglais et irlandais étaient disponibles pour « coloniser » les nouveaux territoires. Pour autant, l’Empire savait cultiver un racisme plus ou moins subtil pour amener ces prolétaires à se croire « supérieurs » aux autres, d’où une culture pervertie à saveur ethnique. Plus tard, cette stratégie typiquement britannique a permis à l’Empire de vaincre la rébellion populaire et démocratique de 1837-38. Il faut se souvenir qu’à l’origine, les Patriotes québécois étaient alliés à des démocrates canadiens, y compris le populaire maire de Toronto, William McKenzie. La revendication pour un gouvernement « responsable et éventuellement, une république n’avait en soi aucune connotation ethnique et dans l’imaginaire des Patriotes, la bataille était contre l’Empire britannique, pas contre les anglais et les irlandais sur le territoire. Mais rapidement, cette belle stratégie a échoué. Pendant que les Patriotes mobilisaient au Québec des milliers de personnes, seuls quelques poches isolées se sont manifestées dans le Haut-Canada. L’armée coloniale a pu alors se concentrer contre la Vallée du Saint-Laurent.

Un État pour réprimer et contrôler

Plus tard, l’Empire impose l’union des deux provinces, le Haut et le Bas Canada, dans le but de minoriser les francophones. Avec l’appui de l’Église catholique et d’une poignée de collabos francophones, ce projet aboutit à l’Acte de l’Amérique du Nord britannique (1867), ce que des mercenaires de la pensée persistent à appeler la « constitution » du Canada. Les francophones de facto perdent le contrôle sur leurs affaires grâce à la centralisation des pouvoirs au sein d’un gouvernement fédéral. Encore là, cette tactique fonctionne. L’assassinat de Louis Riel (1885) et la répression des métis francophones dans l’ouest verrouille la majeure partie du pays. Dans l’est, les francophones sont confiés à la gestion charitable de l’Église. Quand ils se révoltent pour ne pas participer à la boucherie impérialiste organisée par l’Angleterre (1917), l’armée tire dans le tas sous l’état des mesures de guerre. Pour les anglophones, le sentiment d’appartenance à l’Empire fait en sorte qu’il y a très peu d’opposition.

Une population sous surveillance

Jusque tard dans le vingtième siècle, les « canayens » continuent de crever et de s’exiler vers les États-Unis. Une « bourgeoisie » francophone (il faut mettre des guillemets tellement cette réalité est mitigée) agit en tant que subalternes des dominants. On installe de sinistres politiciens corrompus et paranoïaques dont un dénommé Maurice Duplessis. La violente répression contre les syndicats et la gauche qui sévit sous cet « ordre » n’est pas un « accident » ou une « anomalie ». Les dominants anglo-canadiens savent très bien que leur règne est fragile au Québec et que tout peut être bousculé à nouveau. Quand la révolution pas-si-tranquille survient dans les années 1960, ils font tout pour bloquer le chemin aux réformistes, même si ceux-ci sont fédéralistes et davantage centristes que de gauche. C’est que l’idée d’un Québec modernisé ne fait pas l’affaire de l’État fédéral, des dominants et de la bonne stratégie du divide and rule. Les milieux dits d’affaire qu’on appellerait dans un pays informé la bourgeoisie migrent alors vers Toronto, bien avant l’arrivée au pouvoir du PQ en 1976.

Réprimer, coopter, mentir

Dans le tournant de cette ébullition surgit un nouveau mouvement d’émancipation nationale et sociale. Les deux chemins sont croisés, l’un ne va pas sans l’autre. Pour avancer, la majorité populaire doit briser cet État et en ériger un autre. L’option de la gauche fédéraliste (elle existe alors) est de « réformer » le Canada et d’y inclure les francophones via les principes du bilinguisme et du biculturalisme, ce qui implique de ressusciter les vieux mythes du Canada « libéral et tolérant ». Ça ne passe pas bien, pas tellement parce que les Québécois sont obstinément nationalistes. Le vrai pouvoir reste aux mains des héritiers de l’Empire, qui continuent de jouer la carte du divide and rule. En 1970, l’État fédéral utilise la fausse menace du FLQ pour intimider la population et suspendre les libertés démocratiques. Au Canada anglais, la majorité de la population achète le mensonge. Au Québec au contraire, c’est un électrochoc, d’où l’élection de 1976. Autour de René Lévesque, on ne trouve pas de dangereux « révolutionnaires séparatisses », mais des réformistes qui veulent refonder le Canada. Mais à Ottawa, Toronto et ailleurs, on leur rit dans la face et on fait tout pour saboter le projet, ce qui aboutit au « rapatriement » de la « constitution (qui n’est pas une), encore là au détriment du Québec et dans l’indifférence générale au Canada dit anglais. À la fin des années 1980, une faction clairvoyante de la bourgeoisie tente de réparer les dommages avec l’accord dit du Lac Meech. L’objectif très clair est de liquider le mouvement indépendantiste, quitte à concéder quelques compromis à Québec Inc. Mais le projet ne passe pas au Canada. C’est que dans la majorité canadienne, il n’y a pas de réelle volonté d’offrir ce compromis. Arrive alors le deuxième référendum. Nouveau branle-bas de combat, nouvelles stratégies, nouvelles manipulations à une plus grande échelle. Dans un sens, la stratégie fonctionne,  et après la défaite, le PQ amorce un irrésistible déclin. Le Canada « triomphe ». La question nationale semble enterrée. Mais pour combien de temps ?

À la recherche d’alliés solidaires

Depuis les Patriotes mais bien longtemps après, les progressistes québécois ont cherché à constituer des alliances avec des Canadiens. Cela a été fait, jusqu’à un certain point, de temps et temps, et d’une manière partielle, avec les syndicats canadiens sont plusieurs ont endossé les revendications québécoises et en gros, le droit à l’autodétermination (pensons au SCFP et aux STTP notamment). Pour la majorité des organisations canadiennes cependant, c’est le silence-radio. L’argument invoqué est que c’est « mal vu » d’être pro-Québécois. N’est-ce pas la continuation du bon vieux divide and rule ? À longueur de jour, les médias poubelles (dont le réseau Sun contrôlé par Quebecor), le Quebec-bashing est un sport national presqu’aussi populaire que le hockey.

Un des problèmes qui existent c’est qu’il n’existe pas d’équivalents canadiens aux grands mouvements populaires québécois, pensons à la Fédération des femmes du Québec, au FRAPRU, même aux associations étudiantes (les mouvements étudiants canadiens sont faméliques). Cela complique les choses quand on veut se parler. D’autre part, il faut l’avouer, quand il y a eu des grandes luttes au Canada anglais (elles sont rares, mais cela est arrivé), on n’a pas vu de grandes mobilisations québécoises. Je pense notamment aux « Days of action » organisés par des syndicats ontariens en 1995. Avec Alternatives que je coordonnais à l’époque, on avait organisé des rencontres et même des délégations lors des grandes mobilisations. On avait construit des outils communs de communication avec l’infatigable Judy Rebick. Monique Simard, qui était alors présidente d’Alternatives, avait parcouru le Canada d’est en ouest pour susciter l’intérêt d’un Forum social du Canada et du Québec. Ces bonnes idées ne sont pas allées bien loin, mais si on reste positifs, elles ont semé quelques graines de solidarité.

Aujourd’hui, on n’écrit pas sur une page blanche

Nous voilà en 2014 confrontés à de durs défis. Les dominants, y compris les subalternes de Québec inc sont décidés de porter de grands coups, à détruire, en même temps les acquis arrachés par des décennies de luttes, l’idée de l’émancipation. Leur tâche est facilitée du fait de l’échec historique du PQ. Il faut reconstruire la maison, et on le fera pas à pas. Entre-temps, les couches moyennes et populaires canadiennes sont également confrontées. Les compromis sont moins nécessaires, entre autres parce que la « menace » du Québec s’est estompée. La droite dure et arrogante est en montée dans toutes les régions du Canada (on verra ce qui arrivera dans quelques semaines avec l’élection tout à fait décisive en Ontario).

Il se pose donc de nouvelles conditions pour défaire le divide and rule. L’occasion du Forum social des peuples survient à point. Pour avancer, il faudra du courage. Les camarades canadiens doivent être « réveillés », si peut dire, aux dures réalités d’un État construit contre le Québec et contre les peuples autochtones. On ne peut pas penser qu’on pourra changer les choses par des petits bricolages. Même s’il est nécessaire à court terme de faire un grand front commun contre Harper, cela ne peut être au détriment des droits fondamentaux. Une solidarité durable doit être érigée sur un projet pour éradiquer cet État profondément anti-démocratique. Il n’y a pas de raccourci et il faudra faire en sorte que tous les peuples qui peuplent ce territoire disposent de leurs droits à l’autodétermination et puissent construire ensemble et séparément leurs projets d’émancipation.

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